Rendez-vous ce matin pour le 82 ou le 100 km pour une moisson de cols. Nous n'étions que 5, donc un seul groupe suffira.
Montée à St Jeoire par Cormand. Beaux coups de pédale, nous étions beaux et efficaces. Puis montée jusqu'à Bogève. Au col du Perret où je marque les points du meilleur grimpeur (heureusement que Guy a fait un break), Christian Montessuit bascule en lançant "On récupère dans la descente".
Willy bascule devant moi avec ses 80 étés au compteur. Nous revenons péniblement sur un trio survolté qui monte la Vallée Verte à l'assaut du deuxième col du jour : celui des Moises. Recomposition et passage du col tant annoncé par moult panneaux mais pas signalé en son sommet. Traversée du désert. On bascule dans la descente.
Robert, enivré par le défilement rapide des kilomètres arrive à la fourche d'Orcier. Et signale un incident majeur puisque la chambre à air de son pneu avant vient d'éclater. On peut dire que quand la roue pète, la maîtrise de la direction s'arrête.
Zigzaguant à la recherche d'un équilibre devenu précaire, il s'arrête enfin.
Aussitôt, le staff technique s'approche (c'est à dire tous sauf moi). Evaluation des dégâts, commentaires, analyse, et instructions à l'adresse de Robert pour réaliser la réparation la plus rapide. À peine la chambre neuve installée, on constate une excroissance aussi inesthétique qu'annonciatrice de difficultés majeures. Une déchirure latérale du pneu laisse s'échapper une partie de la chambre à air qui fait hernie. Lorsqu'il comprend que l'aventure se termine ici pour lui, les yeux de Robert s'embrument de quelques larmes qu'il réfrène rapidement. C'est une déflagration aussi brutale que l'annonce du scandale Benalla pour notre Président.
Courageusement, Robert nous annonce qu'il va appeler Laurette qui viendra le dépanner. Il va aller l'attendre dans un bar proche qu'il devra rejoindre à pied.
Il se déchausse, enlève ses chaussettes et s'apprête à partir. Nous échangeons un dernier regard, peut-être le dernier. Robert est devenu Robert Mitchum, avec un regard aussi expressif que celui d'un acteur. Il ne joue pas, Robert, il fait bonne figure et nous sourit courageusement, mais nous le sentons, il est désespéré. Pieds nus, son vélo et ses chaussures à la main. C'est douloureux de voir un champion en déshérence, avec ses trois étoiles sur le casque : trois Stella qui disent qu'il fut un triple champion du monde des cyclistes au maillot ouvert.
D'autant plus que Christian Montessuit s'élève désormais sur la route, abandonnant Robert. Une image terrible. Je sais qu'il a raison, on ne peut plus rien pour lui. Il est perdu. Séquence émotion. Adieu Robert, on t'aimait bien.
Des questions nous assaillent : Laurette saura-t-elle rejoindre Orcier ? A-t-elle un GPS ? Sait-elle s'en servir ? A-t-elle une carte de la région ? Saura-t-elle la lire ? Oh mon Dieu, et si Robert ne revenait jamais ?
Nous n'avons pas le loisir d'y penser longtemps car la pente déjà presque verticale se redresse encore. Tels des aigles (du Léman bien sûr), nous nous envolons en haut du 3ème col du jour : le col du Feu grâce à nos jambes éponymes !
On remonte encore pour aller chercher la route du col des Arces.

C’est à ce moment que ma chaîne va se loger entre le petit plateau et le cadre. Qui n’a jamais connu la désespérance qu’on peut ressentir en telle situation n’a jamais été désespéré. Aucun mécano à l’horizon, ils montent aux Arces. Je dois me rendre à l’évidence, je suis seul. Isolé. Abandonné. Nulle trace de Jo, mon sauveur technique. Alors commence un huis clos interminable avec ma chaîne. Tantôt bloquée, tantôt complètement coincée, j’en fus quitte pour un tour de manivelle à l’endroit et un autre à l’envers une fois le vélo renversé. Et encore et encore. Mes doigts sur la chaîne furent bientôt noirs d’huile.
Je m’apprêtais à appeler Robert pour lui demander de faire un crochet avec Laurette pour un sauvetage en montagne lorsque comme par magie, l’ensorcellement quitta ma chaîne qui retrouva soudainement sa position d’origine. Ouf !
Je rejoins enfin le sommet des Arces où mes compagnons de route m’attendent dans une angoisse que j’aurais voulu plus démonstrative. Mais je les sais pudiques. Ils me cachèrent donc avec talent leur inquiétude.
On plonge sur Habère-Poche et on remonte aussitôt au col de Terramont, puis on enchaîne le col d'Hirmentaz et le col de Jambaz. Et de 7.
Moisson terminée.
Mais il faut rentrer. On avale la descente et on longe le Giffre à près de 40 km/h. Christian nous a demandé de ne pas dépasser 50 km/h. Contrat rempli. J'ai temporisé le groupe qui voulait rouler à 60 km/h. Ne me remercie pas, Christian. Je n'ai fait que mon devoir.
Devant la gare de Marignier, on tente une liaison téléphonique avec Robert : Laurette n'est toujours pas arrivée. Pourvu qu'il ne se fasse pas engueuler. Le dicton du jour ?
Laurette, si la roue pète, tiens-toi prête.
Robert, donne-nous des nouvelles : tu es rentré ? Tu auras le droit de refaire du vélo ?